Par : Peter - Catégories : Histoires de vêtements

Le ONI Denim 274 “Awa Shōai”, aujourd’hui entièrement épuisé, reste l’un des exemples les plus marquants de l’utilisation de l’indigo naturel dans le denim japonais.

À travers cette pièce devenue rare, nous vous proposons d’explorer un sujet central dans l’univers du selvedge : la teinture indigo appliquée aux jeans japonais.

Le thème est vaste, technique, et souvent traité de manière approximative. Pourtant, il est essentiel pour comprendre pourquoi certaines toiles développent une patine exceptionnelle, et pourquoi certains modèles atteignent des niveaux de prix si élevés.

ONI Denim 274 Awa Shōai Natural Indigo Selvedge closeup

L’indigo : bien plus qu’une simple couleur

Parmi les innombrables plantes utilisées pour teindre les tissus, l’une d’elles occupe une place à part : l’indigo, apprécié pour sa profondeur, sa richesse visuelle et sa capacité unique à évoluer avec le temps.

De nombreux pays ont développé leurs propres techniques autour de cette teinture : le Japon (shibori, kase-zome), l’Inde (ikat, bandhani), l’Indonésie (batik) ou encore plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest.

Dans cet article, nous allons nous concentrer sur le Japon, et plus particulièrement sur les techniques de teinture utilisées pour la fabrication des jeans selvedge japonais.

Un sujet exploré avec Oishi-san, fondateur de ONI Denim

Pour approfondir ce dossier, nous avons échangé avec Oishi-san, fondateur de la marque mythique ONI Denim.

Peu de personnes disposent d’une expérience aussi riche dans le denim. Ses explications permettent de mieux comprendre les différences entre teinture industrielle, rope dyeing et méthodes artisanales traditionnelles.

Les grandes régions de l’indigo au Japon

Le Japon compte plusieurs régions historiquement liées à la teinture indigo :

  • Saitama, avec le Bushū aizome
  • Chiba, qui possède également une tradition indigo
  • Hiroshima, berceau du remarquable Bingo kasuri
  • Tokushima, sur l’île de Shikoku, célèbre pour le Awa Shōai

Tissu traditionnel Bingo kasuri à l’indigo

Tissage Shijira-ori Awa Shōai

Pourquoi la teinture est décisive sur un jean selvedge

Lorsqu’on parle de denim, il est important de rappeler que la teinture intervient généralement avant le tissage.

La toile est construite à partir de deux fils :

  • Le fil de chaîne, généralement teint à l’indigo, visible sur la face extérieure
  • Le fil de trame, souvent laissé naturel, visible sur l’envers

La manière dont le fil de chaîne est teint influence directement :

  • la profondeur du bleu
  • la patine future du jean
  • les contrastes de délavage
  • la valeur du tissu final

Schéma tissage jean selvedge

Sheet dyeing : la méthode industrielle

Dans la production de masse, on utilise généralement le sheet dyeing.

Les fils sont alignés en nappes puis passent successivement dans plusieurs bains d’indigo. Cette méthode permet des volumes élevés et des coûts réduits.

En contrepartie, la teinture pénètre plus uniformément le fil, produisant souvent des délavages plus réguliers et moins contrastés.

Kuroki Mills : pionnier du rope dyeing japonais

Pour le denim selvedge japonais, la méthode de référence reste le rope dyeing.

Les fils sont regroupés en cordes avant d’être teints. Ils passent dans plusieurs bains successifs, avec oxydation à l’air libre entre chaque immersion.

Cette technique conserve un cœur de coton plus clair, ce qui permet d’obtenir avec le temps des patines profondes et contrastées, particulièrement recherchées par les amateurs de denim haut de gamme.

Installation rope dye Kuroki

Comme l’indigo pénètre moins profondément, on obtient avec le temps des patines aux contrastes marqués. C’est l’un des aspects les plus recherchés lorsqu’on investit dans un jean de grande qualité : son évolution au fil des ports, qui le rend unique.

Détails fil rope dyeing

En juin 2025, nous avons eu la chance de visiter Kuroki Mills, à Ibara dans la préfecture d’Okayama, grâce à Seiji-san de FOB Factory.

Manufacture historique du denim japonais, Kuroki est reconnue pour son savoir-faire exceptionnel en tissage selvedge et en rope dyeing. De nombreuses marques y développent leurs tissus, dont ONI Denim.

Métier à tisser Kuroki Mills

Installation rope dye Kuroki Mills

Ci-dessous, une vidéo tournée lors de la visite montrant le processus complet de préparation des bobines qui seront ensuite utilisées pour le tissage du denim selvedge :

On y observe les fils blancs plongés successivement dans l’indigo, puis oxydés à l’air libre. La couleur passe progressivement du vert au bleu profond : l’une des signatures visuelles du rope dyeing.

Awa Shōai-zome : l’indigo artisanal d’exception

Si le rope dyeing repose sur une logique industrielle parfaitement maîtrisée, l’Awa Shōai-zome relève d’un autre registre : celui de l’artisanat textile rare.

Originaire de Tokushima, cette méthode repose sur l’utilisation d’un indigo naturel fermenté issu de la plante.

Chaque fil est plongé à la main, pressé, oxydé puis replongé de nombreuses fois. Ce processus lent permet d’obtenir une profondeur de ton et des nuances impossibles à standardiser.

Ci-dessous, une vidéo montrant la teinture artisanale à l’indigo :

Une seule immersion produit un bleu clair. Répété 10 à 20 fois, le procédé permet d’atteindre des bleus profonds tout en conservant des variations naturelles uniques.

Préserver un savoir-faire rare

Cette vidéo illustre l’ensemble du processus : culture des feuilles d’indigo, fermentation, teinture puis tissage final.

Un groupe de jeunes passionnés, soucieux de préserver cette tradition menacée, a fondé BUAISOU, aujourd’hui référence incontournable de l’indigo artisanal japonais.

Oishi‑san raconte l’Awa Shōai-zome et l’indigo naturel chez Kuroki

"Il y a environ 35 ans, Kuroki a cherché à produire du denim avec Awa Shōai-zome et a consulté un atelier de teinture d’Awa Shōai à Tokushima. À l’époque, ils ont fait appel à Masao Tsuji, un maître reconnu comme Trésor National Vivant, qui a plongé des fils épais dans le bain d’indigo puis les a tordus et pressés des dizaines de fois pour produire des fils teintés naturellement. Ces fils ont ensuite été utilisés par Kuroki sur leurs métiers à navette pour produire du denim 14 oz teint à l’Awa Shōai-zome.

À cette époque, j’étais encore directeur de planification chez CANTON, et nous avons produit une série limitée de 250 pièces, portant la référence CANTON-575-Awa Shōai. Même il y a 35 ans, ces jeans se vendaient environ 60 000 yens chacun et se sont écoulés très rapidement.

La teinture à l’indigo consiste à faire fermenter les feuilles de Polygonum tinctorium (la plante indigo) dans un bain d’indigo, à plonger et presser les fils plusieurs fois, et à répéter ce processus jusqu’à ce que la couleur indigo se fixe progressivement grâce aux réactions d’oxydoréduction.

Le fil produit selon cette méthode d’Awa Shōai-zome est un indigo naturel unique, mais comme il est pressé plusieurs fois, la teinture pénètre jusqu’au cœur du fil. Comme c’est un travail manuel, il est impossible de produire de grandes quantités, ce qui rend ce tissu extrêmement coûteux.

Autrefois, il y avait de nombreux fermiers cultivant les feuilles d’indigo et produisant les boules d’indigo fermentées, au point qu’une région portait le nom de Aizumi-cho dans la préfecture de Tokushima. Mais avec le temps, ces fermes ont presque toutes disparu, et aujourd’hui, il ne reste que très peu d’ateliers rares.

C’est pourquoi Kuroki a envisagé de réaliser une teinture rope dye à l’indigo naturel. Avec la rope dye, la couleur ne pénètre pas complètement le fil, ce qui permet de produire une teinture rope dye à cœur clair — une idée révolutionnaire.

Cependant, lors de votre visite chez Kuroki, vous avez pu constater que les grandes machines de rope dye nécessitent un investissement colossal, et que si l’on jetait des feuilles fermentées ou des boules d’indigo dans le bain, les résidus détruisent la machine.

La solution fut de créer des blocs d’indigo naturel. Contrairement à l’indigo japonais traditionnel, ce dernier est fabriqué dans de grands bassins où de nombreuses personnes foulent les feuilles d’indigo, et on extrait ensuite le liquide pour créer les blocs d’indigo. Grâce à ces blocs, il est possible de réaliser une rope dye à l’indigo naturel sans abîmer les machines. Ainsi, plusieurs jeans Oni Denim ont été produits en rope dye naturel.

Ainsi, bien que les deux utilisent de l’indigo naturel, l’Awa Shōai-zome et la rope dye naturelle de Kuroki sont totalement différentes. La rope dye peut être produite en plus grande quantité et reste un peu plus chère que l’indigo synthétique pur (pure indigo), mais le prix reste raisonnable. C’est pourquoi les jeans Oni Denim en Awa Shōai-zome et en rope dye naturelle ont des prix différents.

Autrefois, les vêtements comme les judogis ou le sashiko étaient également fabriqués avec des fils indigo naturels, mais aujourd’hui, ils utilisent presque exclusivement de l’indigo synthétique pur."

Le cas du ONI 274 “Awa Shōai”

Produit à seulement 186 exemplaires, le ONI Denim 274 “Awa Shōai” est désormais sold out.

Il reste néanmoins une excellente illustration de ce que peut produire l’artisanat textile japonais lorsqu’il est poussé à son plus haut niveau.

Développé exclusivement pour ONI, ce denim se distinguait par :

  • une profondeur de bleu exceptionnelle
  • des irrégularités naturelles visibles
  • un relief marqué
  • une évolution unique au fil des ports

ONI Denim 274 Awa Shōai Natural Indigo selvedge

La production d’un lot de denim Awa Shōai peut nécessiter plus d’un an de travail entre préparation de l’indigo, teinture répétée des fils, séchage, mise en chaîne et tissage lent sur métiers anciens.

Un savoir-faire rare, mais toujours vivant

Si ce modèle est aujourd’hui épuisé, nous continuons à sélectionner régulièrement des jeans ONI Denim ainsi que d’autres références japonaises mettant en avant des teintures naturelles, des textures rares et des productions limitées.

Qu’il s’agisse du rope dyeing moderne ou de l’Awa Shōai-zome traditionnel, la teinture indigo illustre parfaitement la richesse du savoir-faire textile japonais.

Mieux comprendre ces techniques permet de regarder un jean selvedge autrement : non comme un simple vêtement, mais comme le résultat d’un long travail humain, technique et culturel.

Nous remercions chaleureusement Seiji-san pour cette visite exceptionnelle chez Kuroki, ainsi qu’Oishi-san pour le partage généreux de son expérience.

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